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Lety, enjeu majeur de la mémoire du génocide rom
30-01-2018 - Hortense Chauvin
A l’occasion de la journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste, l’Institut français de Prague a accueilli le 27 janvier une conférence internationale sur la mémoire de la Shoah et du génocide des Roms. Radio Prague y a assisté.

La porcherie à Lety u Písku, photo: Archives de Radio Prague C’est sur une note musicale que s’est achevée la Conférence internationale sur la mémoire de la Shoah et du génocide des Roms organisée par le musée de la culture Rom de Brno et l’European Grassroots Antiracist Movement (EGAM).

Outre l’évocation de la mémoire du génocide des Roms et des Sinti, la conférence était l’occasion de revenir sur le cas de la porcherie de Lety, située en Bohême du Sud. Sur le site où se trouvait de l’ancien camp de concentration nazi, où ont été internés des milliers de Roms durant la Seconde Guerre mondiale, avait été construite une porcherie industrielle au début des années 1970.

Après plusieurs années de mobilisation d’associations et de membres de la société civile, la porcherie de Lety a finalement été rachetée par l’Etat tchèque en novembre dernier. D’ici mars 2018, la porcherie devrait être fermée, détruite, nettoyée, et remplacée par un mémorial. Cette victoire n’a pourtant pas été facile à obtenir, et de nombreux défis restent encore à relever pour rétablir la vérité sur l’histoire de Lety et du génocide rom. C’est ce qu’explique Miroslav Brož, porte-parole de l’association Konexe :

L'ancien camp de concentration nazi à Lety u Písku « En 2011, il y a eu une vague de violentes manifestations anti-rom. Des foules essayaient de nous attaquer avec des cocktails Molotov, au point que nous avions besoin de protection policière. C’est à ce moment-là que nous avons créé l’association. Nous avons ensuite entendu parler de Lety, avant de réaliser que la communauté rom en Tchéquie ne connaissait pas l’histoire du site. Nous avons alors voulu faire fermer la porcherie et la transformer en un lieu de mémoire. Nous avons fait des campagnes de sensibilisation et nous avons emmené des adolescents sur les lieux. Ils étaient très choqués et en ont parlé autour d’eux. Tout cela a permis de diffuser l’histoire de Lety et de sensibiliser la population au déni de son histoire. Les négociations que nous avons menées par la suite avec le gouvernement n’ont pas été concluantes, et nous avons commencé à organiser des évènements non-violents afin d’obtenir la fermeture du site. En 2014, un petit groupe de militants est allé à Lety et a bloqué le fonctionnement de la porcherie pendant une semaine. Nous avons organisé des blocages, des visites guidées de ce site sur lequel s’était déroulé un génocide. Nous nous sommes battus pour plus de dignité. Nous avons ensuite cherché des partenaires au sein d’organisations non-gouvernementales, et nous sommes entrés en contact avec EGAM, l’European Grassroots Antiracist Movement. Miroslav Brož, photo: Romea TVC’est alors que nous nous sommes rendus compte que la communauté internationale ne connaissait pas Lety, ni le déni de ce génocide. Nous avons organisé des manifestations en Irlande, à Budapest, puis devant le siège de l’Union Européenne à Prague. Lety est devenu un symbole international, ce qui a mis le gouvernement sous pression. Aujourd’hui, les choses vont dans le bon sens, mais il reste encore beaucoup à faire. Il est temps de savoir ce qui s’est réellement passé. Il y a aujourd’hui deux versions de l’histoire de Lety : le gouvernement parle d’un petit camp en se basant sur les archives des meurtriers, tandis que les survivants parlent d’un nombre beaucoup plus important de victimes. Il est temps de procéder à des recherches archéologiques afin d’obtenir des informations sur son histoire. Il est également important de construire un mémorial. Nous ferons de notre mieux afin de rendre leur dignité aux victimes, et à chacun d’entre nous. »

Interrogé par Radio Prague, Benjamin Abtan, président de l’European Grassroots Antiracist Movement (EGAM), a expliqué les raisons du déni historique du génocide rom évoqué par Miroslav Brož :

Benjamin Abtan, photo: Archives de Radio Prague « Comme tous les génocides, on met toujours un certain nombre d’années, voire de décennies, à en parler. Ça a été le cas pour la Shoah, pour le génocide contre les Tutsis, pour le génocide arménien. Il y a également quelque chose de spécifique dans le cas du génocide contre les Roms. Je l’explique par le fait que peu de gens ont écouté leurs témoignages. Il y a également une structuration des communautés roms qui n’ont pas été très fortes ni très fortement entendues par rapport à l’histoire du génocide. Il y a une continuation d’une certaine domination sociale et raciale. L’histoire de ces communautés, qui sont aujourd’hui globalement socialement et racialement dominées, est minorée. Il y a un mouvement, depuis un certain nombre d’années, impulsé entre autres par la société civile, notamment rom mais pas seulement, par les mémoriaux, comme celui de la Shoah, qui ont commencé à faire des recherches et à lancer des mobilisations pour faire en sorte que cette histoire soit mieux connue. Il y a une dynamique lancée aujourd’hui pour rattraper le retard qui a été pris sur cette mémoire. »

A l’issue de la conférence, une cérémonie a eu lieu au cours de laquelle le musée rom de Brno et l’European Grassroots Antiracist Movement (EGAM) ont signé un mémorandum d’entente portant sur l’avenir du site de Lety et sa transformation en mémorial du génocide rom. Pour Benjamin Abtan, si la fermeture de la porcherie est une victoire historique, de nombreux efforts restent encore à fournir afin de préserver la mémoire du génocide des Roms à l’échelle européenne.

Le mémorial à Lety u Písku, photo: Jana Šustová « Lety est devenu un symbole, européen, même international. Du manque de connaissances sur l’histoire du génocide contre les Roms, de la continuation des persécutions d’hier aux discriminations d’aujourd’hui, de l’exclusion sociale et du racisme qui continuent. Traiter le symbole, faire en sorte qu’il n’y ait plus de porcherie, qu’il y ait à la place un mémorial ou un lieu de mémoire, transformer ce lieu en un symbole de dignité, cela va avoir un impact très important. Maintenant, il est important de traiter toutes les problématiques au niveau européen. C’est pour cela que nous avons aujourd’hui un moment très important, qui est ce partenariat structurant avec les autorités tchèques sur l’avenir du site, et que nous lançons également une fondation européenne pour la mémoire du génocide contre les Roms. Nous voulons faire en sorte de traiter ces problématiques-là pas seulement dans le cas de Lety, mais partout en Europe. Il faut faire en sorte que les Etats, qui portent une responsabilité dans la persécution, apportent des contributions et des indemnisations aux victimes et, si ces victimes ne sont plus vivantes, investissent cet argent dans les générations futures, notamment pour lutter contre le racisme et l’exclusion sociale, pour développer une mémoire et faire en sorte que cette histoire-là soit inscrite dans l’éducation officielle. Lety est donc un acte en soit, un symbole qui comme tous les symboles ont des effets, mais également une étape parmi d’autres dans un mouvement beaucoup plus large. Le lancement ces jours-ci de la fondation européenne pour la mémoire du génocide contre les Roms est lui aussi fondamental. »

Alors que les Roms font encore face à de nombreuses discriminations en République tchèque et dans d’autres pays européens, la conférence était également l’occasion de réfléchir aux enjeux contemporains auxquels les communautés roms font face et aux moyens d’y remédier, non seulement à l’échelle nationale, mais également européenne.

Photo: Gabriela Hauptvogelová, ČRo « Il faut qu’il y ait une volonté claire de faire en sorte que tous les citoyens, notamment roms, bénéficient d’une égalité des droits, d’une égale dignité. Cela signifie faire en sorte qu’on lutte contre le racisme dans les écoles, dans les lois, dans les politiques publiques. Cela veut également dire investir dans l’éducation, pour tous, afin de lutter contre les stéréotypes, le racisme, les discriminations. Sur le sujet de la mémoire, il faut faire en sorte que l’histoire des Roms fasse partie de l’histoire nationale, en l’intégrant à des cérémonies, en en parlant, en investissant dans la recherche afin d’avoir une meilleure connaissance historique, scientifique et intellectuelle de ces enjeux. La mémorialisation, la construction de sites mémoriaux fait partie de ce travail d’effort d’inclusion de cette histoire dans la mémoire nationale. Je pense que s’il y a cet investissement-là, intégrant toutes ces dimensions, s’il y a également un investissement permettant de faire en sorte qu’il n’y ait pas de domination et d’exclusion sociales en plus de l’exclusion raciale, nous nous serons attaqués à la plupart des problématiques. C’est à la fois très simple et très compliqué de pouvoir assumer d’avoir cette clarté dans les principes, mais je pense que c’est quand les Etats font véritablement attention à tous leurs citoyens, qu’ils se comportent de manière vraiment démocratique, qu’il y a une adhésion de tous les citoyens à un Etat, que les Etats deviennent plus forts, que les sociétés deviennent plus cohérentes et plus fortes. Si nous avons des dirigeants qui sont des hommes et des femmes d’Etat, ils comprennent que c’est l’intérêt fondamental des populations et des Etats de faire cela. C’est donc très simple, et malheureusement parfois un peu compliqué, on le voit. »



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