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Ecoles ‘spéciales’ pour les enfants roms : la République tchèque toujours montrée du doigt
20-11-2012 - Guillaume Narguet
Le commissaire aux droits de l’homme au Conseil de l’Europe était en République tchèque la semaine dernière. Depuis sa prise de fonctions en avril dernier à Strasbourg, le Letton Niels Muižnieks a fait de la communauté rom, minorité la plus vulnérable en Europe, une de ses priorités, avec l’éducation. Le commissaire effectuait cette visite en République tchèque cinq ans après l’arrêt rendu par la Cour européenne des droits de l’homme, qui avait reconnu la République tchèque coupable de bafouer le droit des enfants roms à une éducation sans discrimination en les plaçant dans des écoles dites « spéciales ». Bien que destinées à des élèves souffrant d’un léger handicap mental, ces écoles spéciales regroupent en effet en réalité essentiellement des enfants roms. Cinq ans après cette condamnation, les choses n’ont peu ou pas évolué en République tchèque. Au micro de Radio Prague, Niels Muižnieks a expliqué pourquoi dans la suite de l’entretien dont la première partie a été diffusée vendredi dernier.

Nils Muižnieks, photo: Conseil de l'Europe « Ce qui a beaucoup freiné voire empêché les avancements ces cinq dernières années, ce sont surtout les changements de ministre des l’Education. Il faut bien aussi reconnaître que ce n’est pas un dossier très populaire. C’est clair. Mais en même temps, des changements sont nécessaires, parce que ce problème coûte très cher à la République tchèque. Cette formation dans les écoles spéciales revient deux fois plus cher que dans les écoles normales, sans parler du coût social, car ces jeunes Roms, une fois sortis de ces écoles, n’ont pas de possibilités pour poursuivre leur éducation ou trouver un bon emploi. Or, si on ne dispose pas d’institutions et d’écoles mixtes, cette ségrégation devient un terreau pour le racisme, les préjugés et la discrimination dans la vie plus tard. »

Vous avez évoqué la volonté politique (cf. 1ère partie de l’entretien : http://www.radio.cz/fr/rubrique/faits/), mais celle-ci se manifeste-elle par des faits concrets sur le terrain ?

« Oui, il s’agit surtout d’avoir un plan clair pour que l’éducation fasse partie des priorités et ainsi se donner les moyens financiers pour soutenir celle-ci. Il faut expliquer à la société quels sont les objectifs dans ce domaine et affirmer que nous entendons les atteindre malgré l’opposition. On peut mesurer les progrès sur la base de données concrètes et avec la coopération de la société civile. Jusqu’à présent, on est en présence de déclarations de bonne volonté, mais maintenant, ce que l’on souhaite, c’est voir prises et appliquées des mesures concrètes. »

Avez-vous des moyens de pression pour que les choses évoluent et que le gouvernement se montre plus actif ?

Photo: Archives de ČRo7 « Me concernant, il s’agit surtout de les convaincre de la nécessité d’agir. Le Comité des ministres du Conseil de l’Europe, lui, peut mettre un peu de pression politique. Il analyse les mesures prises par le gouvernement. Moi, je reviendrai dans deux ans pour observer une nouvelle fois l’évolution des choses et avec un rapport éventuellement pour aider le gouvernement. Pour le reste, non, je n’ai pas les moyens de forcer le gouvernement à faire quoi que ce soit. Mais je crois que c’est uniquement avec de la bonne volonté et la coopération du gouvernement et de la société civile que la situation pourra s’améliorer. »

La situation actuelle est-elle propre à la République tchèque ou la retrouve-t-on dans d’autres pays en Europe ?

Photo: Jana Šustová, ČRo « On la retrouve dans beaucoup de pays européens. On assiste presque partout à une ségrégation et à une marginalisation des Roms. Ici, on est dans une situation avec un système d’éducation séparée. Cela existe également ailleurs, la différence en République tchèque est qu’il s’agit déjà de la deuxième génération. Beaucoup de parents ont fréquenté ces écoles spéciales. L’effet du système est donc assez profond ici. Mais encore une fois, nous sommes confrontés à ce même défi dans un grand nombre de pays. Ce n’est donc pas uniquement un problème tchèque. »

Evoquer la volonté politique et les mesures qui seront mises en place pour que la situation évolue favorablement est une chose. Vous parlez de discrimination, mais en matière d’intégration, n’avez-vous pas aussi le sentiment que les Roms, eux non plus, ne font pas tous les efforts nécessaires pour mieux s’intégrer ? En résumé, ne manque-t-il pas non seulement une réelle volonté politique, mais aussi une meilleure volonté de la minorité rom ?

Photo: Jana Šustová, ČRo « Oui, il est clair que le rôle des Roms eux-mêmes, et surtout des parents, est très important. On voit les effets de cette scolarisation dans ces écoles spéciales sur beaucoup de parents. Ceux-ci se disent que ce n’était pas si mal pour eux, alors pourquoi pas pour leurs enfants. Cela signifie qu’il faut travailler avec les parents pour qu’ils souhaitent une meilleure scolarisation de leurs enfants. Il faut les convaincre que c’est dans leur intérêt. Il y a déjà de très bonnes choses qui sont faites par les ONG et les associations. Par exemple, ils commencent à travailler dans les crèches non seulement avec les petits enfants, mais aussi avec les mères. Il est très important que celles-ci comprennent ce qu’est l’information, l’éducation, à quoi servent les livres, l’école, etc. Donc, oui, il y a une responsabilité des parents et plus généralement de la communauté rom, mais il ne faut pas non plus oublier que c’est un problème qui a une longue histoire ; une longue histoire d’exclusion, de marginalisation et de discrimination. La plus grande responsabilité repose donc sur les épaules du gouvernement et de la majorité. »

Lors de cette visite en République tchèque, vous vous êtes rendu dans une école à Kladno. Qu’y avez-vous vu ? Ou plutôt qu’a-t-on bien voulu vous montrer ?

Photo illustrative: Archives de ČRo 7 « Effectivement, j’ai visité une école spéciale à Kladno. On m’a dit qu’on ne connaissait pas le pourcentage de Roms inscrits. Du moins officiellement. Parce que, sinon, on sait bien que 100 % des élèves sont des Roms. Alors, oui, j’ai vu un bâtiment fantastique, des enseignants très bien, mais ça n'en reste pas moins une école séparée. J’ai été le témoin de discussions très intéressantes entre les représentants du gouvernement et les autorités locales qui défendaient l’école. C’est évident qu’il existe un grand intérêt pour maintenir le système actuel en l’état, même si celui-ci n’est bien ni pour les Roms ni pour la République tchèque dans son ensemble. Il va donc falloir beaucoup de temps, d’énergie et de volonté politique pour que les choses évoluent dans le sens que nous souhaitons. Et parmi les enfants que j’ai vus à l’école, il y en avait peut-être un qui avait des problèmes psychiatriques. Mais pour les autres, même si je ne suis pas un spécialiste, il ne m’a pas semblé qu’ils avaient des besoins spéciaux au niveau psychiatrique ou psychologique. Ce sont surtout des enfants qui ont besoin du soutien de leurs enseignants, de leurs parents et des autorités locales. »

Vous avez également visité l’hôpital psychiatrique de Bohnice à Prague…

L'hôpital psychiatrique de Bohnice, photo: Archives de ČRo 7 « Oui, et c’était très intéressant, car c’est aussi un environnement ségrégué dans un hôpital énorme avec 1 300 patients. Les responsables de l’hôpital savent que les choses ne peuvent pas rester en l’état et qu’une désinstitutionalisation est nécessaire. Cela signifie que, à l’avenir, la plupart des patients vivront dans leurs communautés avec les services sociaux et médicaux sur place. Mais en arriver là, à savoir retirer les gens des hôpitaux, réclame aussi du temps, de l’énergie et des moyens. Ce qui est particulièrement difficile, c’est qu’on veut voir des conditions meilleures dans les hôpitaux, mais on ne veut pas renforcer ce système où les gens vivent dans des environnements ségrégués. Les responsables sont conscients que des changements vont intervenir. Ce qui m’a frappé, c’est que la législation tchèque est très progressiste. Au niveau des possibilités juridiques, il va y avoir un changement énorme dans un peu plus d’un an. Il y a actuellement 22 000 personnes qui n’ont pas la capacité juridique pour décider elles-mêmes de ce qu’elles veulent faire. Mais ce qui m’inquiète, c’est que je ne vois pas encore les préparatifs pour franchir ce grand pas. Au ministère de la Santé, ils m’ont dit qu’ils étaient prêts, mais au ministère de la Justice, je n’ai rien vu qui m’ait convaincu. Or, pour être efficace, cette nouvelle législation va exiger une coopération très étroite entre les juristes, les médecins et les autres professions pour analyser la capacité de ces gens à décider par eux-mêmes du service qui pourrait les aider. C’est donc un bel objectif, très progressiste, mais j’espère que cela s’accompagnera d’une formation et de préparations importantes avant début 2014, car je suis inquiet de voir que le terrain n’est pas encore préparé pour l’application de cette réforme. »

Suite au jugement qui a été rendu en 2007, avez-vous suivi l’évolution de la situation des quatorze requérants roms auxquels la Cour européenne avait donné raison ?

« J’en ai rencontré quelques-uns cette semaine, parce qu’il y avait toute une série de conférences et de séminaires. Ce sont des jeunes gens très actifs qui ont eu beaucoup de courage il y a cinq ans. Ils ne veulent pas que leurs enfants aillent dans des écoles spéciales. Ce qui est important, c’est de casser de cycle de séparation et de ségrégation dans les écoles. Et c’est pour ces gens comme ceux en question, pour ces gens prêts à lutter, que nous devons travailler. »



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